Où il n'est bien sûr nullement question, ni d'automne, ni de Paris…

28 décembre 2008

Les rues de San Francisco (suite et fin)

Posté dans : l'Actualité, la Californie, par Dave A. à 3:22

Quand la limousine à vitres teintées s’est arrêtée au coin de la rue, on a hésité quelques secondes. Et puis comme rien ne bougeait autour, Lauren a décidé qu’elle préférait risquer le kidnapping à la marche…

On est à peine à l’intérieur, que le conducteur abaisse la vitre de séparation, fait un signe vague en direction des banquettes et redémarre avant même d’ouvrir la bouche.

« Larry m’a appelé. Vous avez de la chance, j’étais censé finir dans deux heures, mais les clients précédents ont rendu l’âme plus tôt que prévu. »
Remarquant nos haussements de sourcil interrogateurs dans son rétroviseur, il précise :
« Mort par overdose de Veuve Cliquot. Rien de bien méchant, ils s’en remettront. La veste à 5000 balles de monsieur et les tapis rouges de la réception du Mark Hopkins : probablement moins.
Bon, on va où ? Vous êtes pressés au fait ?
— Non, ça va. Pas d’urgence. Le plan du reste de la soirée n’a pas encore été étudié avec précision, mais on va y réfléchir. »


Sans lâcher le volant, notre conducteur passe une main par la séparation et ouvre la porte du compartiment réfrigéré :
« Faites un sort à la Veuve, il doit en rester deux bouteilles. De toutes manières, tout passe sur la carte Visa des époux McGerbe. »

Du coup, je nous sers généreusement pendant que Lauren retourne la politesse en allumant un baton magique fraîchement extrait de son corsage qu’elle tend à notre bienfaiteur. La discussion s’engage et le cap est mis sur le Bay Bridge : parce qu’à quoi bon boire du champagne dans une limousine si l’on ne peut pas passer la tête par le toit pour contempler droit devant les lumières de la Baie en imaginant un plan traveling tournoyant qui se détacherait de la voiture pour finir en survol à travers les câblages du pont, comme dans n’importe quel film qui sait respecter ses clichés.

Entre temps Mike a mis du très vieux blues, des trucs d’Alan Lomax : ça s’accorde mal avec les néons bleus du minibar, et c’est donc peu populaire avec la clientèle habituelle, mais c’est sa passion et il en profite. Moi ça me dérange pas le champagne sur fond d’insolation des champs de coton de la Caroline du Sud rythmée par les coups de pioche. Je m’enfonce un peu plus dans la banquette arrière pour avoir la scène intérieure d’un seul coup d’oeil. J’entrouvre la fenêtre pour passer la main dehors : il fait presque tiède et c’est pas désagréable, sans parler de cet irrépressible instinct de passer ses extrémités par toutes les ouvertures possibles lorsque l’on voyage à bord d’un véhicule aussi voyant. Ostentation par contagion, ou juste pour s’assurer qu’il y a toujours une sortie de secours. Je repense à Matt, fraîchement pédé, pas encore rangé, le corps dépassant à moitié du toit de la limousine pour pouvoir mieux gueuler du Kylie Minogue à tue-tête aux riverains endormis. C’était il y a longtemps, la vie change. Lauren se ressert et me fait un petit clin d’œil. C’est étrange comme au fur-et-à-mesure que les expériences s’empilent, certaines choses deviennent plus compliquées tandis que beaucoup d’autres se délient comme la pelote faussement emmêlée qu’elles étaient. Je suis d’humeur introspective, mais pas trop.

« Écossais ? Glasgow ? » me lance Mike au dessus de leur conversation.
« Non pas particulièrement…
— Ah bon, on aurait dit, pourtant… quoique… Il vient d’où cet accent, alors ?
— Un peu partout, je suppose. J’ai un peu bougé.
— Ah, parents dans le service ?
— Non. Enfin pas exactement… Et toi, du nord, non? qu’est-ce qu’un brummy est venu faire à San Francisco ?
— Plus au nord. J’ai un peu grandi à Manchester. Père américain. Militaire.
— Chouette ville.
— Imbattable… Mais les gens sont trop violents. Ici, c’est plus agréable.
— Agréable ?
— À San Francisco, on peut boire sa pinte sans risquer de se faire fracasser le crâne par un fan de football : les gens sont non-violents, du moment qu’on se tient à l’écart des bars irlandais.
— Les bars irlandais ?
— Ceux des Avenues. Remplis d’Irlandais en cavale. Des jeunes imbéciles qui prennent quelques années au vert, le temps que le commissariat de Kilkenny ou de Galway ait oublié leur cas. Toujours raides bourrés, l’orgueil chatouilleux et la gâchette à cinq doigts facile.
— C’est pas un peu du stéréotype du siècle dernier, le coup des immigrés irlandais violents qui finissent forcément racaille ou flicaille, voire les deux ?
— Parles-en donc au type qui tient le bar sur la 5è, près de Geary. C’était peut-être pas un violent, n’empêche qu’il est pas près de remettre les pieds à Dublin, prescription de vingt ans oblige.
— T’as l’air d’en connaître long sur ces bars.
— Forcément, je bois que là-bas. C’est le seul endroit en ville où on peu se faire servir un whiskey correct après l’heure légale. »

Je regarde par la fenêtre les silhouettes caractéristiques des immeubles qui scintillent par intermittence entre les amarres du pont. C’est vrai qu’elle est agréable, cette ville.

2 Comments »

  1. Booooon,
    Note Bene, pour boire du Veuve Cliquot aux frais de la princesse (ou des époux Mc Gerbe), se rendre à San Francisco.
    Merci du conseil Dave !
    Ah oui, malgré vos efforts manifestement désespérés, il reste du monde pour venir vous lire.
    Bonnes fêtes de fin d’année.

    Comment par felixnemrod — 30 décembre 2008 @ 2:35

  2. Moi je passe encore, mais je lis plus.Ça va plus vite.

    Comment par Briscard — 4 février 2009 @ 7:29

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et ignotas animum dimittit in artes